Mieux saisir la complexité ambiante

Le dernier Forum Cap’Com qui s’est déroulé à Nancy au début du mois de décembre dernier était l’occasion d’évoquer, entre autres, le sujet de la mémoire locale. L’objectif consistait à réfléchir sur le rôle que peut jouer l’histoire d’un territoire dans certaines campagnes de communication, en abordant notamment le sujet de l’identité locale, voire de l’identité nationale, ainsi que de la mémoire. Il permettait surtout de confronter deux points de vue qui se croisent habituellement peu : celui de l’histoire des territoires (enracinée dans le temps long) et celui de la communication publique (souvent en proie à l’« hypertemps »).

La communication publique confrontée à une situation historique

Les événements des 7 au 11 janvier derniers – de l’attentat dans les locaux de Charlie Hebdo aux marches qui se sont succédées au cours du week end qui a suivi – donnent un certain relief à cette rencontre entre l’histoire, la mémoire et la communication. Confrontés à un élan citoyen à caractère mémoriel et identitaire, les communicants – comme d’ailleurs les élus – ont été amenés à faire face, dans l’urgence, à une situation proprement historique.

Quelles ont été leurs réactions ? Nombre d’entre eux semblent s’être mobilisés, aux côtés des élus, afin d’accompagner l’élan de solidarité. En interne tout d’abord, au sein même de leurs collectivités, avec des réunions d’agents destinées à dépasser l’état de choc en permettant à la parole de s’exprimer ; auprès des journalistes ensuite, à travers l’organisation de clubs de la presse ; aux côtés des élus et des habitants, pour informer les populations sur les horaires et lieux de rassemblement ; auprès des collèges et avec les rectorats, pour là encore jeter les conditions d’une prise de parole ; avec les équipes en charge de l’information locale enfin, en mobilisant par exemple des dessinateurs de presse dans le cadre des bulletins municipaux en gestation.

Recueillir la mémoire locale : un enjeu de communication ?

Au milieu de ces initiatives nombreuses – et sur lesquelles le réseau Cap’Com devrait se pencher dans un avenir proche – j’ai particulièrement été intéressé par deux initiatives. À Bordeaux, un mémorial a permis de recueillir paroles écrites, fleurs, et plus largement tous les témoignages de solidarité que les habitants avaient besoin de déposer. À Rennes, au soir du mercredi 7 janvier et à l’issue d’une cérémonie officielle en présence de la maire de la ville, Nathalie Appéré, les habitants ont eux aussi déposé leurs témoignages sur un mémorial improvisé… avant que ceux-ci ne fassent l’objet d’une collecte, par les archives municipales rennaises.

C’est ici que l’initiative rennaise me semble tout particulièrement intéressante : en entamant immédiatement un travail de recensement et de protection des témoignages émis par la population (dessins, poèmes, textes…), les agents des archives ont fait montre d’un sens aigu de la mémoire locale – celle-là même que l’on a tant de mal à capter lorsque l’on est historien. La communication publique devrait prochainement relayer ces travaux, qui participent pleinement du « vivre ensemble » local – et donc de l’identité.

Les sciences sociales, outils d’aide à la décision pour les communicants

Et après ? Après, il faudra certainement revenir sur ces événements, prendre du recul par rapport à eux, les mettre en perspective avec chaque mémoire locale – dans chaque ville, et peut être dans certains quartiers. Ce sera par exemple le cas de Bondy, qui a d’ores et déjà prévu d’organiser un ou plusieurs débats au mois de mars, avec l’idée de toucher en priorité des populations jeunes.

Un tel travail de structuration et d’encadrement du débat public est une tâche à laquelle les communicants, et tout particulièrement les directeurs de la communication des communes, seront amenés à prendre part aux côtés des élus, des acteurs de l’enseignement et du monde associatif. Dans un contexte délicat, ils auront peut être parfois du mal à trouver d’emblée le bon positionnement pour leurs actions de communication.

Sur ce point, il nous semble que la discipline historique – au sens académique du terme – peut nous être d’un certain secours. En ayant analysé ce que sont les lieux de mémoire, en leur ayant donné de l’épaisseur symbolique, un sens social et une résonnance identitaire, les historiens (Pierre Nora ou Antoine Prost, pour ne citer que ces deux-ci) nous permettent de mieux cerner le changement qui est à l’œuvre dans nos territoires. Leurs travaux constituent pour nous des jalons de réflexion qu’il nous semble important de prendre en considération, mais également de valoriser.

Ils sont loin d’être les seuls : les sociologues, les anthropologues ou encore les géographes peuvent actuellement être pour nous de véritables aides à la réflexion, à un moment où d’importants changements sociaux, économiques et politiques sont à l’œuvre dans nos collectivités locales et territoriales. À ce sujet, je ne saurais que trop vous inviter à fréquenter, de temps en temps, les plateformes Internet que sont Cairn ou Persée, et sur lesquelles l’on retrouve un grand nombre d’articles de cette communauté de chercheurs qu’il me semble important de valoriser par les temps qui courent. Je vous recommande également le site La vie des idées, où l’on trouve d’intéressants compte rendus d’ouvrages récemment parus, ainsi que le site Métropolitiques, sur lequel les contributeurs effectuent un réel travail de concision et de vulgarisation scientifique.

 

Format court, lecture rapide : même s’ils peuvent parfois être écrits dans une langue complexe ou théorique, ces différents articles nous offrent la possibilité de mieux saisir la complexité ambiante… et constituent certainement une nourriture essentielle pour nous.

Ce billet est en partie inspiré par le dernier comité de pilotage Cap’Com, et plus particulièrement par les informations transmises par Laurent Riéra (sur Rennes) et Marc Cervennansky (sur Bordeaux). Merci à eux.

Illustration : Allégorie de la connaissance (Robert Lewis Reid, 1896)

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Frédéric Theulé

Directeur de la communication à l’Institut d’aménagement et d’urbanisme de la région Ile-de-France (IAU îdF), docteur en histoire urbaine, chargé de cours universitaires (communication, histoire), membre du copil Cam’Com. #communication #histoire #urbanisme #smartcity #digital

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