Quand le conversationnel investit le champ participatif

Le dithyrambe après la critique

Rarement les commentaires ont été aussi élogieux : la Fondation Louis Vuitton est un « splendide musée », un « nuage de verre », le « génie de l’architecte », un « bâtiment grandiose », « l’incroyable musée »… Bref, la France se pâme devant cet « impressionnant bâtiment aux douze lames de verre ». Si le dithyrambe est aussi marqué, il contraste fortement avec la rigueur des années de conception et des procédures qui ont émaillées la réalisation de la Fondation.

Pour mémoire, il a fallu que le Conseil constitutionnel se prononce sur la conformité d’un article de loi sur le permis de construire de la Fondation pour maintenir le calendrier envisagé et le rythme de sa construction. Opposée à ce projet, la Coordination pour la sauvegarde du Bois de Boulogne avait saisi la justice, avec succès, en attaquant l’autorisation foncière et le permis de construire avant de saisir le Conseil constitutionnel sur une Question prioritaire de constitutionnalité.

Si l’histoire se termine bien pour la Fondation Louis Vuitton, combien de projets restent en jachère voire sont purement et simplement abandonnés ? Combien d’obstacles doivent être vaincus pour réussir à donner le premier coup de pioche ?

La Tour Triangle est le dernier avatar de ces projets contestés : pharaonique pour certains (l’adjectif est à toute les sauces), inutile pour d’autres (la fameuse liste des Grands projets inutiles imposés), cette Tour cristallise l’opposition d’élus du Conseil de Paris (au vu du vote du lundi 17 novembre 2014) et d’associations de riverains… L’intrigue politico-judiciaire de ce projet semble bien difficile à dénouer et il est aujourd’hui prématuré de se prononcer sur l’avenir de ce projet.

La Samaritaine connait elle aussi quelques vicissitudes : le projet a fait l’objet de deux décisions de justice invalidant l’interprétation de la Ville de Paris des dispositions du PLU. Si le groupe LVMH et la Ville ont annoncé vouloir saisir le Conseil d’Etat, il n’empêche que le projet a « du plomb dans l’aile ».

Quant au barrage de Sivens, Ségolène Royal, ministre de l’Ecologie, cherche une voie de sortie qui ménagerait « chèvre et chou » ou plus élégamment dit parviendrait à une position « gagnant-gagnant », son credo de la campagne présidentielle de 2007, entre agriculteurs, riverains et écologistes.

Une contestation signe de l’impéritie des processus de participation ?

La contestation de ces grands projets est probablement significative d’une grande faiblesse de nos processus de décision et des méthodes d’implication des parties prenantes et du grand public. Ces méthodes relèvent d’ailleurs pour la plupart d’un autre âge : réunions, flyers, dossiers… elles négligent souvent les méthodes révolutionnaires générées par les réseaux sociaux, les Big Data et plus largement, Internet.

Les processus de participation s’appuient ainsi sur un schéma réglementaire dépassé en ce qui concerne les outils « conversationnels » proposés par Internet. Qui peut encore croire qu’un individu ne donnera son avis sur un projet dont la réalisation dépassera une dizaine d’années que dans le cadre étriqué d’une concertation ou d’un débat de quelques mois voire quelques semaines ? Chaque jour, les réseaux sociaux autorisent chacun d’entre nous à se saisir d’un sujet, quel qu’il soit, et d’en discuter sans attendre d’y être officiellement autorisé.

Les maîtres d’ouvrage se retrouvent donc débordés dans leurs plans de communication par l’imprévu d’une prise de position, d’un buzz, d’un « effet Streisand » (effet amplificateur d’une réaction inappropriée contraire à l’objectif initial de clore le débat).

Ils doivent donc s’habituer à scruter l’opinion de manière beaucoup plus professionnelle et mettre en place les outils de veille intelligente afin, d’une part, de comprendre les environnements socio-économiques et socio-politiques dans lesquels ils interviennent et, d’autre part, de construire une concertation « conversationnelle » élargie à toutes les prises de position y compris celles qui ne rentrent pas dans le cadre d’une procédure formelle.

Faire la sourde oreille aux revendications, ignorer la critique, ou se désintéresser des interrogations du public sont autant de raisons de créer un climat propice à des débordements futurs. Pour s’en prémunir, il existe aujourd’hui des leviers d’action, grâce aux nouvelles technologies notamment, qui permettent d’ausculter un territoire dans la durée et non plus sur une période figée, de construire des écosystèmes participatifs puissants et permanents et de mettre en œuvre des stratégies de dialogue adaptées aux attentes de nos concitoyens et aux nouveaux enjeux du « vivre ensemble ».

© Photo Olevy

Partager
Share on FacebookShare on Google+Tweet about this on TwitterShare on LinkedIn

Eric André

Après un double cursus en droit public et en géographie, j’ai débuté ma carrière en tant que chargé de mission au Parlement européen, puis collaboré à la DATAR, avant de devenir assistant parlementaire au Sénat. Curieux des pratiques de démocratie participative, alors en éclosion, j’ai rejoint un cabinet de conseil en aménagement, en 2000, avant de créer l’agence EA Conseil quelques années plus tard. Je suis désormais directeur conseil responsable du pôle concertation et débat public. Attaché à la géographie, comme clé de compréhension des faits politiques et culturels, j’ai présidé l’association des cafés géographiques et poursuit une collection de manuels scolaires en géographie et d’atlas anciens. Pour me contacter e.andre@sennse.fr

Une pensée sur “Quand le conversationnel investit le champ participatif

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *