Nombril mon beau nombril

Nombril mon beau nombrilL’Internet social est un monstre suceur de temps” affirme Cyrille de Lasteyrie. Et d’enfoncer le clou : “Le temps passé sur le Net est un gigantesque gâchis existentiel (…) une drogue comme le sont l’héroïne et l’alcool.” Ce témoignage d’un geek repenti, paru dans le magazine Clés devient de plus en plus fréquent parmi les accrocs des réseaux sociaux.


A partir de cet exemple de saturation numérique, de trop plein, trop vite, partout, tout le temps, l’analyse de ce “burn-out” est intéressante à plus d’un titre : elle permet de comprendre les mécanismes de dépendance aux réseaux sociaux. Et par là même, de mieux saisir comment s’adresser à ces millions d’accrocs du “j’aime” sur Facebook et du “retweet” sur Twitter que cherchent à capter les collectivités territoriales qui se sont lancées avec plus ou moins de succès dans l’aventure du web social.

Ronan Boussicaud témoigne sur son blog : “On ne veut manquer de rien, ni ne rien manquer (…) C’est la grande bouffe 2.0”. Constat partagé par Mona Chollet dans un article du Monde diplomatique. Elle déclare pour sa part : “Les capacités humaines d’attention, de compréhension et d’implication émotionnelle sont sollicitées à un rythme et avec une intensité qui menacent de [les] mener à l’épuisement. Cyrille de Lasteyrie estime même qu’“une pratique à haute dose  modifie même la structure de la pensée”.

Autre effet pervers : on partage chaque instant de son quotidien, au lieu de le vivre. “Devant un étang je ne respire pas, je prends une photo et je publie sur Facebook. Devant un éléphant au cirque, je ne profite pas, je me moque sur Twitter” regrette encore Cyrille de Lasteyrie. “ Ce que l’on vie, ou croit vivre devient un prétexte à communiquer. A valoriser ce qu’on pense, ce qu’on fait et où on le fait (…) Je l’éparpille façon puzzle.

Exister aux yeux du plus grand nombre

Frénésie de l’accès et du partage de l’information, déconnexion progressive de son entourage réel… Derrière ce phénomène un constat : les réseaux sociaux ne sont qu’un prétexte pour avoir le droit à ses  “15 minutes de célébrité mondiale” que prévoyait en 1968 Andy Warhol pour chacun.

Facebook est devenu une sorte de “Le Loft” interactif, à l’instar de la télé réalité. On est dans le commentaire de son agenda, dans la culture de la banalité avec comme pour objectif d’être reconnu par ce que j’appelle l’audimat intime.” déclare le psychologue Benjamin Stora dans le magazine Marianne.

En parcourant les timelines des plus assidus de Facebook, c’est bien ce désir d’exister, de se mettre en scène que nous observons. L’illusion d’exister aux yeux du plus grand nombre possible, au delà du cercle de sa famille et de ses amis (réels). Ce besoin de publier à tout moment sur Instagram la photo du lieu pittoresque où nous nous trouvons, de la belle piscine des vacances, du plat dégusté dans un grand restaurant…

Mais au final, ce n’est pas ce que nous partageons qui est important, mais  le regard que portent sur nous les autres. “A chacune de nos actions numériques nous recevons un shoot, comme une dose de cocaïne, une portion de reconnaissance.” précise Cyrille de Lasteyrie. “J’attends de voir si on parle de moi, si on me répond, si on a lu l’article, si l’on a ri à mes saillies drolatiques…” indique t-il encore.

Condamnés à flatter l’égo de chacun ?

Ce besoin de se sentir exister, aimé et reconnu, de s’ausculter le nombril à tout instant : voilà donc ce qui serait le moteur et le succès des réseaux sociaux. Cela signifie-t-il qu’il faille encourager cette pratique pour permettre aux collectivités territoriales qui se lancent aussi sur ces médias rencontrent enfin le public recherché ? Car au delà des chiffres qui peuvent paraître encourageants, la majorité des villes, départements ou régions qui tentent l’aventure Facebook ou Twitter ne peuvent que constater une déception au regard de leurs objectifs, pas toujours bien définis d’ailleurs. Peu de fans ou de followers comparés à  des comptes privés. Peu d’engagements et d’interactions également.

Les community managers des collectivités sont-ils condamnés à flatter l’égo de chacun, féliciter la publication de la photo du petit dernier ou s’esclaffer devant le le diaporama de la soirée trop arrosée ? Doivent-ils basculer dans les “lol-collectivités 2.0” ? A vouloir parfois trop être “tendance”, il peut être facile d’ être tenté d’oublier ses missions de services publics.

Alors où est le juste milieu ? Sur les réseaux sociaux créer de l’engagement et de l’interactivité, ce n’est pas s’adresser en masse à tout le monde et finalement à personne. C’est bien avoir à l’esprit que l’on s’adresse à des individualités, à chacune d’elle. Si vous ne la regardez pas dans les yeux, elle ne fera pas attention à vous, ni à votre message, aussi passionnant soit-il.

Maintenant, le plus important, combien d’entre-vous allez-vous lire cet article, le partager sur Facebook et Twitter, le “liker”, le “retwetter” ? Nombril mon beau nombril…

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