Participation et initiatives habitantes

Les démarches participatives concernent la « vie publique » telle qu’issue du jeu institutionnel plus ou moins démocratique. À cet égard toute « participation » est par essence dépendante des cultures et des postures des milieux politiques ainsi que de celles professionnelles du service public. Définitivement dépendante, c’est ontologique.

Par ailleurs les cultures et attitudes des milieux associatifs apportent une contribution variable selon les territoires concernés, selon les idéologies-valeurs-croyances dont ils sont porteurs.

La vie publique se distingue de la vie sociale, lorsque l’une est affaire de contexte institutionnel et uniquement de lui, l’autre est affaire du peuple, quasi impossible à saisir et c’est heureux ainsi (émergences) !

Le cas des budgets participatifs est à appréhender selon toutes ces dimensions, ainsi que selon des critères quantitatifs (pourcentage du budget public réellement soumis à participation ; nombre effectif de participants rapporté à la population totale en âge de voter ou de s’exprimer), et des critères qualitatifs : degré décisionnel réel des citoyens, caractéristiques sociologiques des participants, stratégies explicites ou voilées d’acteurs divers, lisibilité des projets, mode d’élaboration des projets…etc.

Le nombre généralement faible de participants – 1 à 5 % – comme l’enseigne l’expérience des 1500 villes impliquées à travers le monde – sauf cas de luttes sociales et urbaines intenses – n’invalide pas les démarches mais les relativise.

Il faut nettement souligner une caractéristique souvent sous-évaluée : la vertu heuristique et pédagogique des dispositifs proposés, dont l’expérience suggère leur extension et leur transfert de pratiques sur d’autres objets, par exemple la co-construction des politiques publiques elles-mêmes, ou de segments de celles-ci.

L’expérience des budgets participatifs nous invite ainsi à la penser comme « école de la démocratie » et comme « terrain du jeu institutionnel », en étant attentif à toute « expansion symbolique » qui peut en résulter…

Si seuls 2,4 % des parisiens auront participé à la récente consultation de Madame Hidalgo, ces 2,4 % sont possiblement déterminants, en ce qu’ils recèlent peut-être des potentiels de dynamiques de réseaux, d’initiatives individuelles, pour créer une ambiance dialogique, dialoguante et empathique avec l’initiative politique de la Mairie de Paris. Mais rien n’est certain.

Il serait simplement dommage de ne pas investir toute opportunité, pour créer du lien, du liant, du symbolique. Faire culture – la grande urgence de notre époque meurtrie par le capitalisme mondial et les désymbolisations qu’il génère (disparition inflationniste de nos occasions de vivre ensemble) – sera un processus du bas vers le haut, pour lequel la participation habitante, les budgets participatifs et mieux encore les initiatives habitantes autonomes et stratèges seront des apports essentiels. Généreux et génératifs.

Si l’on élargit le propos à la « vivance » démocratique des territoires, la notion même de « participation » ne fait aucunement le tour de la question démocratique, puisque celle-ci reste dépendante. En revanche l’idée d’initiative habitante désignerait ce qui vient du peuple (société civile, en langage post-moderniste !) depuis ses capacités propres : pouvoir d'[agir↔penser↔ressentir]1. Bien entendu de telles initiatives seront toujours contextualisées, certaines ayant à interagir intelligemment en interdépendance avec des dispositifs et programmes politiques publics.

Se pose alors la question de l’autoformation des ressources populaires : compétences, capacités et potentiels à révéler, activer et mettre en perspectives. Nous sommes ici pleinement dans une pensée et une stratégie d’éducation populaire authentique, possiblement débarrassées des pesantes rivalités des organisations institutionnalisées ou des opportunistes de l’économie sociale et solidaire. Il s’agit aussi, évidemment, de construire un propos collectif (un « Commun culturel ») face aux paradigmes politiques et professionnels sinon séculaires, du moins dominants depuis des décennies lorsque campés dans des postures en surplomb de la société civile (peuple, selon mon langage moderniste !).

Se pose aussi la nécessite de penser et légitimer la notion de « communauté ». Celle-ci est l’impensé et la bête noire de nos politiques et de ceux qui les construisent, à droite comme à gauche. La communauté est simplement le commun des gens qui vivent un même contexte, une même situation, un même enjeu. C’est une communauté d’évidence, telle la population d’une cité HLM, les habitants de tel quartier, les travailleurs de telle entreprise…etc.

Ces communautés en France n’ont aucune reconnaissance, notamment juridique. Tout passe par des médiations, des représentants sans véritable légitimité. Ce « système » est fatigué et caduque, nous savons tous cela. Et c’est l’extrême droite qui récolte le malaise dans notre civilisation en déclin.

Il semble donc utile d’évaluer les dispositifs participatifs (dont les budgets) sous le double sceau de leurs apports et de leurs limites, ainsi que de réinsérer toute analyse et évaluation (si possible démocratiques et émancipatrices) dans une pensée élargie de la vie démocratique française.

De ce point de vue, un vaste chantier permanent de construction d’outils d’analyse, d’évaluation, de mises en perspectives pourrait s’ouvrir, à distance de toute visée de contrôle et de manipulation. Intelligence collective, créativité et engagement sont ici convoqués.

Enfin, l’on prêtera la plus grande attention au langage, aux mots pour dire les choses. Les dérives communicationnelles permanentes de la vie politique – langue de com’, de bois, de séduction…- participent à gauche comme à droite d’un certain effondrement de la pensée et du sens des choses.

Les meilleures intentions – qui existent malgré tout – peuvent être affaiblies par une communication vulgaire (littéralement « gonflée-gonflante ») et par des postures plus spectaculaires que constructrices d’intelligence collective.

Ce travail des mots devra être un souci majeur des opérateurs sérieux, ce qui n’interdira pas le rieux. C’est qu’en effet, l’on devra prendre en compte la multiplicité des apports et de toutes les formes d’intelligence humaine (14 recensées à ce jour!), tout comme l’on saura avec profit jouer en dialogique les approches prosaïques et celles poétiques. À cet égard, mais ce n’est pas le propos de cette contribution, il y aurait intérêt à questionner les paradigmes qui soutiennent nos politiques culturelles et la perception-appropriation de la chose culturelle par les gens. Je travaille ainsi par ailleurs sur l’idée de « parcours d’expérience de beauté », plutôt que sur les notions de démocratie et de démocratisation culturelles, dont il est aisé de voir leur épuisement.

Ce qui est à viser n’est autre que le désir citoyen, lequel procède d’une alchimie entre rationalisations et sensibilités. Ne pas oublier ici que seul le désir fait bouger les êtres humains.

L’on notera que la participation éventuelle à un (très) petit morceau de budget d’investissement2, tel que la ville de Paris le propose, ne peut tenir lieu de démocratie locale globale, au risque d’être un dérivatif inessentiel et démagogique. Toutefois une telle expérience participative conçue de bonne foi, peut permettre une autoéducation populaire sous réserve qu’elle ne soit pas accaparée par les seules couches sociales coutumières de la prise de parole et des visées-visions urbaines. Il ne faut pas négliger ici les stratégies de parole et d’intervention des gentrificateurs ayant opinion sur rue, largement présents dans les structures politiques, associatives, professionnelles et citoyennes parisiennes.

Il restera à résoudre l’enjeu sociétal de l’auto-création de groupes et réseaux non assujettis, de personnes de bon vouloir, prêtes à une coconstruction durable et vraiment émancipatrice des initiatives habitantes.

Le travail du [pouvoir d’agir↔penser↔ressentir] en constituerait l’espace systémique et culturel essentiel, en autonomie de toute politique publique, mais au frottement d’icelle.

Jean Michel Montfort

Organisateur communautaire

Évaluateur émancipateur

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