Mutualisation : il ne peut en rester qu’un(e)

A l’occasion d’un récent déménagement, je suis tombée sur un très ancien carton, resté fermé depuis mon précédent changement de domicile. Evidemment, je n’ai pu m’empêcher de l’ouvrir pour y dénicher des trésors enfouis. A l’intérieur, d’anciennes cassettes VHS ! La première cassette que j’attrape est celle du film Highlander (le premier volet, le meilleur, j’étais foldingue de Christophe Lambert à cette époque). Me revient alors en mémoire cette réplique : « Il ne peut en rester qu’un ! ». Alors j’ai immédiatement pensé à ma situation actuelle : je suis responsable d’un service communication dans la ville-centre d’une intercommunalité et un vent de mutualisation souffle sur l’agglomération et ses communes. Cela concerne les services dits “ressources” – finances, juridique, commande publique, administration, ressources humaines, etc. – mais aussi la communication. Vous voulez que je vous fasse une confidence ? Je suis morte de peur. Car, à l’évidence, il ne pourra en rester qu’un là aussi … Enfin “une”, mon homologue de l’interco est une femme aussi.

Dans ma collectivité, les municipales du printemps 2014 ont été plutôt positives : l’ancien maire a été réélu et il est de nouveau Président de l’agglomération. En somme une stabilité réconfortante qui ne devait, c’est ce que je croyais, que laisser présager un renforcement de celles et ceux qui avaient, de loin ou de près, contribué à cette reconnaissance électorale, et pourquoi pas la communication dans le lot. Je pensais donc, après un premier mandat un peu chahuté, avoir six belles années devant moi pour amplifier des actions esquissées jusqu’alors et en mettre en place de nouvelles. C’était sans compter avec le contexte économique national et l’arrivée d’un tsunami culturel.

Le contexte économique, on le connait : les restrictions budgétaires au niveau national se feront sur le dos des collectivités territoriales en très grande partie. Première obligation donc, faire des économies drastiques. Quant à ce que je nomme “tsunami culturel”, c’est à la fois une conséquence directe du contexte de crise, mais aussi d’une nouvelle tendance managériale publique, j’ai nommé la “mutualisation”. Je dis que c’est culturel, car il est question de contraindre à penser autrement et de quitter d’anciennes et traditionnelles croyances. A la limite, à ça, j’adhère totalement. Je dis que c’est un tsunami, car la vague est bien plus haute que ce que l’on croit, et parce qu’on ne l’a pas vu venir et, enfin, parce qu’elle va faire des victimes. A ça, j’adhère moins.

Sur le papier, tout semble parfait. Oui, l’exemplarité va venir du secteur public. On va rationnaliser en mettant en commun des expertises, des compétences, de la logistique, des outils, etc. On va permettre aux plus petites communes d’accéder à des moyens qu’elles ne pourraient avoir seule. On va arrêter de faire chacun la même chose dans son coin. Qui pourrait refuser cela ? Mais on va, pour arriver à cela, mutualiser des agents. Et là, on sent bien que si supprimer des outils qui se doublonnent, c’est facile, supprimer des postes “doublons”, c’est déjà un peu plus compliqué. C’est compliqué pour les décideurs. C’est encore plus compliqué quand on est directement concerné. Parce que, même si je tente de me raisonner, je ne peux m’empêcher de penser que chez les immortels comme chez les communicants, il ne pourra en rester qu’un. Depuis, je regarde ma collègue de l’agglo très différemment. Et, pour tout dire, pas qu’avec amour et complicité féminine.

Bien sûr, nous étions toutes deux en poste avant les municipales. Nous avons donc déjà travaillé ensemble. Nous avons même monté des opérations communes avec des idées et des solutions mutualisées avant l’heure. D’accord, nous n’avons pas les mêmes méthodes, les mêmes références, les mêmes réflexes professionnels, les mêmes objectifs institutionnels mais, dans l’ensemble, chacune faisait bonne figure car chacune bénéficiait d’un refuge que nous pensions imprenable : notre propre champ d’action. Toi, à l’agglo, tu fais ça et tu parles à ceux-là. Moi, à la ville, je fais autre chose et je cause à d’autres.

Au début je n’avais aucune crainte. Mais ce sont tous mes collègues qui m’ont mis la puce à l’oreille en me demandant tous les jours : « Alors, et comment ça se passe pour toi ? ». Exactement comme s’ils prenaient des nouvelles des suites d’une cure de chimio. Après il y a eu mes agents avec leurs : « On va avoir deux cheffes ? ». Et puis voilà que mon DGS qui, alors qu’il nous avait vendu la mutualisation comme une opportunité, la transformait petit en petit en sanction en rabâchant des : « Ayez de bons résultats, la mutualisation en tiendra compte. ». Ou des : « Ce n’est pas exactement le bon moment de ne pas dire oui à un élu. ». Et des : « Bon, ceux-là, on va vite en être débarrassé ! Vive la mutualisation ! ». Avant je tentais de rationnaliser mes pensées, depuis, je suis dans l’irrationnel le plus complet et je ne sais pas comment en sortir.

Si je me suis sentie un peu bêtasse et naïve dans les premiers temps, maintenant je deviens méchante. Pire, une garce ; et je n’en suis pas fière. Depuis quelques temps, les réunions de travail en commun avec l’agglo, devant le DGS ou le Cabinet, ont de drôles d’allures. Battle de projets et d’idées. Battle d’arguments. Battle de qui aura le dernier mot. Battle de battements de cils en directions des mâles. Je déteste, mais je joue aussi. Par exemple à qui descendra le plus en finesse le projet de l’autre, à grands renforts de sourires de hyène. Ou à qui aura choisi dans sa garde-robe les tenues les plus séduisantes et les parfums les plus envoûtants. Je suis dans l’irrationnel je vous dis ! Avant, je tentais de me rassurer en examinant mon parcours et mes réussites professionnelles. Maintenant je ne peux que regarder les seins de l’autre qui sont bien plus proéminents que les miens ! Et elle le sait. Il y a peu, j’ai failli lui proposer de passer sous le bureau tant ses mimiques et sa gestuelle à destination d’un élu laissait présager à quel point elle accepterait de payer de sa personne pour avoir ce foutu poste mutualisé !

Nous sommes deux rats de laboratoires, en cage, se battant comme des sauvages pour un foutu morceau de fromage. Et, au-dessus de nous, les hommes en blouses blanches nous regardent et sourient.

Et chez vous, ça se passe comment ? Je suis la seule à être dans cette situation ou êtes-vous, vous aussi, concernés ? Comment vous en sortez-vous ? Quelles sont vos ressources ? Comment gardez-vous la tête hors de l’eau et l’espoir chevillé au corps ? Vous aussi devenez-vous prêts à tout pour vaincre ? Vous aussi jouez-vous au Jeu du Trône ?

Aujourd’hui, plus j’y pense et plus je crois que je vais lâcher l’affaire si je veux encore pouvoir me regarder dans un miroir ou dans les yeux de mes enfants. Je ne suis pas entrée dans la fonction publique pour être dans la World Company. Alors, d’accord, je veux bien être mutée aux archives. Après tout, si je veux retrouver du calme et de la sérénité. Sauf qu’il paraît que, là-bas aussi, on parlerait mutualisation.

Une chargée de comm anonyme, angoissée et honteuse.

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2 pensées sur “Mutualisation : il ne peut en rester qu’un(e)

  • 15 octobre 2014 à 14 h 19 min
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    Super témoignage ! C’est clair que nous devons passer par la mutualisation pour faire des économies mais que ça se fera obligatoirement au détriment des agents. Espérons que ce sera surtout sur les départs en retraite qu’on fera des économies de personnel. En attendant, cette compétition entre agents à la limite du conflit est inquiétante. Il ne faut pas que les relations et l’ambiance se dégradent… Bon courage !

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