Question de confiance et modèles de décision

Question de confiance et modèles de décision

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On le répète désormais à satiété 1, la confiance fait sa crise. La campagne présidentielle tout entière tourne autour de cette question lancinante et, dans la meilleure des hypothèses, son résultat pourrait aboutir à un nouvel âge de la relation de confiance – comment faire autrement et refuser l’espoir ?

En septembre dernier, Pierre Rosanvallon consacrait à ce thème un ouvrage lumineux 2 pour montrer qu’il ne faut pas lire ce mouvement comme un retrait incivique mais, au contraire, comme une forme d’implication dans les problématiques politiques à travers ce qu’il nomme la « contre-démocratie ». Celle-ci est à la fois chose ancienne dans sa version de contre-pouvoir, et une nouveauté manifestant la capacité de s’opposer à des dispositifs critiqués. Dans cette acception, elle contribue au déroulement continu du débat démocratique au lieu de le faire de loin en loin, dans le secret de l’isoloir.

Reste qu’aujourd’hui les responsables de toute nature s’interrogent. Dans le champ politique, ils mesurent bien les difficultés du système représentatif, puisque depuis 1981 chaque élection fournit aux Français l’occasion de sortir les sortants, pour reprendre le slogan poujadiste de 1956. Parallèlement, dans l’univers de l’entreprise, c’est le modèle hiérarchique-autoritaire qui ne passe plus. Et l’ensemble des conseils de tout poil de faire assaut d’imagination pour, de stratégie des valeurs en démarche qualité et de chartes éthiques en « corporate management »… n’aboutir à rien de convaincant.

Dans l’Etat comme dans
l’entreprise, il faut agir

Oui, ces premières années du XXIème siècle nous confrontent à l’échec de nos modèles de décision. D’où ces interrogations jusque sur la valeur du travail et l’intérêt du temps qui lui est compté. Pourtant il faut agir. Dans l’État comme dans l’entreprise. Mais, l’acte d’agir est lui-même devenu plus complexe.

L’agir lirico-projectif des avant-gardes ne convainc plus, comme en témoignent les sondages piteux de ses représentants. Quant à l’agir pratico-réaliste des notables de terrain, il ne rassure plus personne. Si votre emploi se trouve menacé de délocalisation, votre jardin d’OGM portées par les vents et votre santé à la merci des inventions de quelques docteurs Mabuse, il y a peu de chance que la politique de l’ici et maintenant apaise vos angoisses. Alors, comment sortir de cette tenaille ?

Les principaux candidats3 à l’élection présidentielle tentent d’y apporter leur solution personnelle. Nicolas Sarkozy, avec son langage fort et son franc-parler, s’évertue à renouveler le pacte passé avec les tenants de l’agir concret. François Bayrou aimerait bien que tout le monde s’embrasse pour que l’on puisse poursuivre, pendant ce temps, dans l’agir traditionnel. Ségolène Royal, elle, voudrait apaiser et rassurer l’opinion, en fédérant ses expressions. Chacun recherche le « comment », mais aucun ne propose un pourquoi, autour d’un réel contrat qui renvoie à l’agir complexe et à sa dimension stratégique. C’est-à-dire à la nécessaire simultanéité d’un cap fermement tracé, malgré un environnement chahuté, et des ajustements acceptés quoique difficiles, parce qu’ils auront été largement justifiés et accompagnés.

Une chose est certaine :
nous aurons un pape

L’art de conquérir la confiance réside dans ce questionnement d’inspiration toute militaire. Où sont tracées les lignes de front ? Quel est notre but ? Qui sont nos alliés et nos ennemis ? Quelles sont nos marges d’incertitudes, nos retraites possibles ? Et notre sanctuaire, ce à quoi nous ne renoncerons jamais ?

On peut s’interroger sur le fait de savoir qui va gagner la légitimité de nous conduire sur cet océan tourmenté. Avec un peu de patience, nous finirons par le connaître puisqu’une chose est certaine : nous aurons un pape. Mais, saura-t-il cimenter ce lien, à la suite duquel on peut espérer que d’autres confiances se reconstitueront : confiance dans les dirigeants, dans les élites, dans notre devenir commun, dans celui du monde et, pour finir, dans le nôtre propre ? Nous bénéficierons peut-être d’un état de grâce, mais il faudra attendre quelques mois de plus pour savoir si un retour plus durable de la confiance se confirme.

En tout cas, nous le sentons bien, en virant de siècle nous avons perdu le cap. Il est donc grand temps d’entrer dans la ligne droite qui nous réconciliera avec nous-mêmes.________________________

[1] Je l’ai moi-même évoqué dès 1993, in Communication et Management, automne-hiver 1993-1994, N° 9-10-11, p. 20.

[2] Pierre Rosanvallon, La contre-démocratie. La politique à l’âge de la défiance, Le Seuil, coll. Les livres du nouveau monde, 2006.

[3] Concernant Le Pen, je ne parviens pas à imaginer que le pays lui offre l’occasion de passer à l’action !

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